Vol4-Génération Sacrifiée: Centrafrique, Investir dans le Capital Humain de la jeunesse

Pour la République centrafricaine qui compte un peu plus de 60% de jeunes, d’après les estimations officielles (car selon les mêmes sources, au moins 51% de la population locale a moins de 18 ans), les espaces de loisirs sont bien rares. Pour combler ce vide, les jeunes s’inventent bien un mode de vie : les bars dancing et les foires.

Enquête sur trois grands centres culturels qui donnent du moins aux jeunes la force d’espérer.

Le centre culturel français, les lectures partagées, les concours littéraires, les cafés débat ? C’est bien des souvenirs lointains

Éric Ndodé, un ancien usager du Centre Culturel Français, rebaptisé à partir de 2000-2001 Alliance Française de Bangui.

Pour notre interlocuteur, cet espace culturel français situé jadis à Lakouanga, place de l’actuel Hôtel Levys, a bien joué un si grand rôle dans la formation intellectuelle et culturelle de la jeunesse des années 80-90. Mais depuis que l’ex Centre Culturel Français a pris la dénomination Alliance Française de Bangui, les choses ne semblent plus se passer comme avant. On y voit de moins en moins de jeunes venir rechercher le savoir, débattre sur des questions sociales et faire des lectures partagées autour des œuvres littéraires d’ici et d’ailleurs. La ville de Bangui compte désormais un peu plus d’un million d’habitants. La majorité est jeune. L’État n’a pas eu la présence d’esprit pour construire de nouveaux espaces culturels. Et aussi le coup d’État qui a détruit le Centre Culturel Français en 1996 a fait prendre un coup grave à cet espace de savoirs qui comptait d’innombrables documents scientifiques et littéraires.

Je me souviens encore du concours dénommé « grosse tête littéraire » au Centre Culturel Français. On opposait intellectuellement les jeunes autour des ouvrages étudiés à l’école. Les meilleurs étaient primés. Ça favorisait chez les jeunes le goût de la réussite, du mérite. Voyez-vous ce que nos jeunes sont devenus aujourd’hui. Ils sont plus accrocs aux réseaux sociaux, à l’alcoolisme qu’aux activités intellectuelles

regrette Marie-Thérèse Mbiando, 65 ans et Enseignante d’Économie Familiale à l’École Normale Supérieure (ENS).

Pourquoi ce désintéressement des jeunes à la lecture et à la culture ? Face à la rareté d’espaces culturels, comment les jeunes font-ils pour occuper leurs temps ? Quels sont les espaces culturels qui servent encore à Bangui ? Comment faire pour garantir l’avenir ? Cette série de notre rapport vous répond :

1-Quand il n’y a pas d’offre, il ne saurait y avoir de demande…

Le désintéressement des jeunes à la lecture est beaucoup plus préoccupant pour ceux qui ont renseigné notre formulaire. Au moins 60% de personnes interviewées confirment le recul grave du niveau académique en Centrafrique. Encore, au moins 65% estiment que si le capital humain centrafricain est faillible, il ne saurait être à la hauteur des enjeux présents et à venir. Par contre, 45% de ceux qui ont participé à nos enquêtes estiment que le désintéressement des jeunes à la lecture s’expliquerait par la rareté d’espaces créatifs pour les jeunes. Le lien de causalité est beaucoup plus patent lorsque nos enquêteurs ont creusé pour comprendre le problème.

2-Deux ou trois espaces culturels tiennent aujourd’hui la brèche

L’Alliance Française de Bangui

Jeunes lors d’un concours à l’Alliance Française de Bangui. Crédit photo: AFB

Association de droit centrafricain, cet espace est l’ancien Centre Culturel Français. Il a pour vocation d’offrir aux artistes un espace d’expression et de création, mais dispose aussi d’un espace de formation en langues et d’une médiathèque. C’est sans doute le plus grand centre culturel du pays. Il est situé au Centre-ville et est soutenu depuis plus de deux décennies par l’ambassade de France. De par sa position géographique, l’AFB n’est pas du coup accessible à toute la population jeune.

Le centre culturel Samba-Panza

Activités au Centre Culturel Samba-Panza. Crédit: Centre Culturel SAMBA-PANZA

Lancé en 2015, à la fin du mandat de transition assuré par Madame Catherine Samba-Panza, il se présente comme une première initiative du genre portée directement par l’État Centrafricain. Ce centre avait bénéficié, un temps, du soutien de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) à travers le projet CLAF. Le Centre Culturel Samba-Panza ne dispose certes pas de la même logistique que l’Alliance Française de Bangui, mais sa particularité est de garantir un accès libre et gratuit aux lecteurs de tous bords.

Le centre culturel de Boy-Rabe

Centre Culturel de BoyRabe

Une autre initiative culturelle qui tient la brèche, c’est le centre culturel de Boy-Rabe. Lancée au début de la première mandature du Président Touadera, sur initiative et financement des bailleurs dont le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) dans le cadre du Projet Conjoint Jeunes, le Centre de BoyRabe offre à la fois des espaces de lecture et de sport pour les jeunes du quatrième arrondissement.

Au-delà de ces trois grandes intiatives frappantes, il se pose bien un problème : celui consistant à garantir pour les générations futures un meilleur avenir. Notre série de recherche a penché sur des initiatives publiques et privées consistant à contribuer au développement de la jeunesse en Centrafrique, entre autres, le rapport de l’ONG URU, portant sur les besoins et aspirations de la jeunesse, il en est clairement ressorti le besoin criard d’offrir aux jeunes des espaces créatifs, sauf que ces recommandations peinent encore à se concrétiser. Pendant ce temps, le capital humain centrafricain ne cesse de se montrer défaillant. Et la projection de nos analystes fait comprendre que la faillite morale et intellectuelle risquera de connaître son paroxysme si rien n’est fait.

Solutions ? Recommandations ?

Il faut nettement une révision de la politique générale en matière de la jeunesse. Les partenaires internationaux doivent aussi revoir leurs priorités en matière d’investissement dans le capital humain. Cela a certes été relevé par la représentation de la Banque Mondiale en Centrafrique, or, aucune mesure efficace n’est encore prise pour permettre d’apporter des solutions efficaces.