Vol2-Génération Sacrifiée : A Bangui, les jeux de loterie sont à la mode

Comme passe-temps ou source d’enrichissement rapide, les jeux d’argent sont désormais très prisés des jeunes de Bangui. Si d’aucuns voient en cela un réel abrutissement des jeunes, pour ceux qui s’y livrent, c’est avant tout une passion et un meilleur moyen de lutter contre l’oisiveté. Enquêtes.

Il est 16h05 minutes. Nous sommes dans le deuxième arrondissement de la ville de Bangui, plus précisément au croisement dit des Nations Unies, situé sur l’avenue Barthélémy Boganda. Ici, au moins une quarantaine de jeunes sont entassées. Ils attendent tous les résultats des « paris » du jour, devant un centre de jeu de loterie, le plus grand du pays. Il s’agit nettement de la société centrafricaine « Cash 236 ».

Du vacarme. Des fortes attentes. Les jeunes font la queue pour être servis ou pour s’imprégner des programmes de pari sportif.

« le jeu de Cash est un bon jeu. Il me permet de tuer le temps »,

Loïc, 15 ans, il vient du quartier Sango, situé dans le deuxième arrondissement de la capitale.

« Je suis impatient d’être reçu, car selon les résultats que j’ai vus à la télé, j’ai gagné le pari », s’exclame tout heureux, un autre jeune joueur. Celui-ci vient du quartier Gobongo, dans le huitième arrondissement de la ville de Bangui. Il a misé avant hier entre autres sur la victoire de l’équipe de football italienne dénommée Milan AC.

« Si je perçois les 600.000 FCFA, je vais m’acheter une moto afin de lancer un business » ajoute cet heureux parieur sportif.

Pourquoi la tendance est aujourd’hui aux jeux d’argent dans la capitale centrafricaine ?

Nos enquêtes poussées auprès d’au moins 20 personnes interviewées attestent que c’est d’abord question de passion pour la majeure partie de ces jeunes. « Les jeunes, ici, aiment le foot. Ils sont extrêmement contents quand leurs équipes favorites gagnent. Ces jeux sportifs existaient depuis, mais c’est ces derniers temps que cela prend vraiment de l’ampleur. Et les jeunes y trouvent vraiment une passion », nous répond Rovaline Rong-dhe, une femme de ménage habitant le 5e arrondissement de la ville de Bangui, qui a renseigné notre questionnaire.

« C’est aussi une source de distraction pour ces jeunes. Lorsqu’il n’y a pas assez d’aires de jeu, les jeunes se voient obligés de recourir aux paris pour occuper leur temps. C’est d’ailleurs un bon passe-temps. Ça les distrait bien. Ça renforce surtout la solidarité entre des jeunes venus de différents quartiers », témoigne Peggy, un jeune de 28 ans, travaillant comme Caissier pour la Centrafricaine des Jeux (LCDJ), une entité de pari sportif à Bangui.

« Les paris sportifs deviennent nuisibles pour les jeunes dans la mesure où, débordés par la passion, ils n’ont plus le temps pour leurs études » s’inquiète Prisca Mongo, une réceptioniste de bar, interrogée à Castors, dans le 3e arrondissement.

« Les plaintes des parents sont récurrentes, appuie Stella Guimendengo, Caissière pour l’entreprise CASH 236 à Bangui. Bien souvent, les gens se plaignent du fait que leurs enfants piochent de l’argent à la maison afin de se livrer à ces jeux. Mais nous, nous faisons tout simplement notre travail » soutient-elle, l’air un peu moqueur.

« Vous savez, les jeux de loterie ont forcément un impact négatif sur les individus, je parle des plus jeunes, nous confie un psychologue. Cela crée à la longue des troubles dans le comportement. Il faut éviter qu’ils soient ancrés dans le comportement habituel des plus jeunes, sinon, cela créera bien de la hantise, et le jeune ne pourra plus s’en remettre. Vous êtes sans ignorer cette maxime qui dit que l’habitude crée la servitude. Et ces jeunes que je vois bien souvent devant ces kiosques de loterie sont déjà bien esclaves psychologiquement. », conclut-il sévèrement.

Cependant, pour certains de nos interviewés, les sociétés de loterie apportent aussi quelque chose à l’économie du pays. « Vous voyez que ces entreprises embauchent des jeunes. Elles sont légalement constituées, ce qui veut dire qu’elles paient leurs impôts. L’arrivée de ces entreprises à Bangui a permis d’absorber d’une certaine façon le chômage en milieu jeune, car la plupart de ceux qu’elles recrutent sont âgées entre 18 à 35 ans. »

Seulement qu’au-delà de ce qu’ils apportent pour l’économie ou pour la distraction des jeunes, les jeux d’argent représentent des vrais dangers lorsqu’on ne propose pas d’alternatives à la jeunesse. Dans le cadre de ce rapport, nous nous sommes d’abord intéressés à l’analyse des causes, au degré d’impact, aux conséquences et enfin aux solutions à apporter :

Analyse des causes

1-Sur l’analyse des causes, il y a l’extrême pauvreté en Centrafrique. Selon les dernières estimations de la Banque Mondiale et de la FAO, deux millions de Centrafricains risqueraient d’être exposés à l’extrême pauvreté, d’ici à fin 2022. Ajouté au fait que le pays soit avant-dernier dans le classement mondial. Cette précarité explique nettement cette facilité de la composante jeune à s’adonner aux jeux d’argent, source d’enrichissement rapide, d’après les praticiens.

2-L’entrepreunariat des jeunes est encore au point mort malgré quelques avancées réalisées : Bien que la République centrafricaine ait une population très jeune (60% environ), l’entrepreneuriat des jeunes bat encore de l’aile. Et plusieurs raisons l’expliquent (notre prochain reportage traitera de la question en profondeur). Du coup, à l’absence des initiatives entrepreneuriales, les paris deviennent pour les jeunes une activité lucrative très prisée. Ils y apprennent l’investissement et l’endurance.

3-Absence d’espaces de loisirs. Les espaces de loisirs sont rarissimes dans le pays. L’alliance française de Bangui est sans nul doute le plus grand centre culturel de la RCA. Elle située au centre de la capitale et n’est pas accessible pour tous les jeunes du pays. Par ailleurs, les bars dancing pullulent. Quand il n’y a pas de salle de cinéma, les centres de jeu d’argent deviennent une alternative pour les jeunes.

4-La passion : Au-delà de l’aspect économique des paris, pour beaucoup d’autres jeunes, c’est tout simplement une passion. Dès lors que les jeux d’argent ne sont pas interdits par les lois centrafricaines ou directement nuisibles pour la paix sociale, ils ont tout leur raison d’être.

Mais quid des conséquences ?

Dans le cadre de ce mini-rapport, nous avons énuméré quelques conséquences :

1-Un vrai abrutissement pour les jeunes : Loin de vraiment combler l’oisiveté des jeunes, les jeux d’argent contribuent bien au contraire à l’abrutissement de ceux qui les pratiquent. Ils créent une certaine dépendance, comme l’a mentionné notre expert, mais occupe surtout un temps fou qui pouvait servir à l’innovation dans des domaines réellement porteurs d’impact.

2-Les paris favorisent la délinquance juvénile : Pour les jeunes qui s’y livrent, il y a une forte probabilité qu’ils favorisent le vol avec pour corolaire la délinquance, même si jusque-là, nous ne disposons pas encore des preuves qui l’attestent.

3-Ils détruisent l’esprit de l’entrepreneuriat et la culture du mérite : A force qu’ils gagnent du terrain, les jeux d’argent pourraient, à la longue, créer chez les jeunes une mentalité de dépendance et de gain facile. Ce qui entraînera beaucoup de conséquences face au nécessaire besoin de promouvoir le mérite cher à toute société.

Ceci étant, nous proposons les recommandations suivantes

1-Comme pour la première série de ce grand rapport, les décideurs publics doivent revoir leurs priorités en matière de promotion de la jeunesse, cela passe par l’analyse des besoins et aspirations des jeunes, qui peuvent être résumés par la création des espaces de loisirs (bibliothèque, médiathèque).

2-Les décideurs publics doivent promouvoir d’abord la culture du mérite et l’entrepreneuriat des jeunes (nous y reviendrons dans notre prochain rapport).

3-Les parents ont la responsabilité de montrer à leurs enfants ce qui est bon pour leur épanouissement social, économique, culturel, spirituel et intellectuel.